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Claudio Monteverdi: Quand la colère devient la musique de la Rédemption
(< le livre des merveilles)

- La colère, il ne me reste que la colère… Assis à sa table de travail, l'homme qui vient de prononcer ces mots ne semble éprouver aucune rage. Bien au contraire, il soliloque à haute voix, comme pris d'une mélancolie méditative, comme un homme qui s'adonnerait à une réflexion studieuse, à une recherche. Recherche-t-on studieusement la colère ?

L'homme se lève, et va vers la fenêtre. Dehors, Venise déroule l'interminable procession de ses gondoles noires. L'odeur putride qui s'exhale des canaux ne prend même plus Claudio Monteverdi à la gorge, tant il est habitué à la puanteur, à la chaleur de cette ville. De même qu'il ne s'étonne pas de voir la cité des doges saisie déjà par la folie qui va bientôt prévaloir pendant six mois, les six mois que dure le Carnaval... Voilà désormais onze ans que le musicien a trouvé refuge ici. C'était en 1613, après plusieurs années de misère qui l'ont vu perdre sa femme, fuir la cour de Mantoue et subir l'affront de l'indifférence lorsqu'il avait offert au pape les Sanctissima Virgina Missa senis vocibus ac Vesperae, l'un de ses chefs-d'oeuvre.

- La colère, oui, c'est de cela dont il s'agit...

Le musicien n'a plus d'amertume en songeant à ces années perdues, elles sont derrière lui, et ce ne sont pas elles qui nourrissent son discours d'enragé. Car les " Sanctissima... " ne sont pas, ne sont plus son propos. Pour l'heure, Monteverdi travaille sur tout autre chose. Un madrigal qu'il fera exécuter en cette année 1624, sans doute pendant le Carnaval qui approche. Il lui a déjà trouvé un titre. Ce sera Il Combattimento di Tancredi e Clorinda. Le scénario en est simple, emprunté au chant XII de La Jérusalem délivrée, de Torquado Tasso. Plus précisément, le musicien a retenu les strophes 52 à 68 : Tancrède, chevalier proche de Godefroy de Bouillon, accompagne son seigneur à la croisade. Au cours d'une escarmouche, il tombe éperdument amoureux d'une belle amazone maure, Clorinde. Les affrontements se multiplient, mais les deux jeunes gens cherchent à s'éviter. Un jour, cependant, Tancrède réussit à briser un encerclement et poursuit le chef des Maures. Un duel s'engage entre les deux combattants. Tancrède frappe son rival à mort. Le voilà qui met pied à terre, s'approche du vaincu et le démasque. C'est alors qu'il reconnaît Clorinde. Celle-ci lui demande le baptême et, par là, la rédemption.

Pour Monteverdi, le choix du sujet est loin d'être innocent. L'histoire de Tancrède et de Clorinde ne rejoint-elle pas l'une des grandes préoccupations de l'Église post-tridentine, le salut des infidèles non baptisés ? Y a-t-il un salut en dehors de l'Église ? L'homme qui évoque en cet instant la colère à haute voix est un musicien engagé religieusement qui va marquer son époque. Avec ce madrigal, il sait qu'il est à l'aube d'une œuvre majeure. Une œuvre qui dépasse les règles de la musique sacrée définies au concile de Trente, et que Palestrina a portées à leur plus haut degré de perfection. Une œuvre à la jonction des deux genres nouveaux du siècle, entre l'oratorio que saint Philippe Néri a suscité et l'opéra, son application à des sujets profanes...

- La colère, il faudra bien la suggérer !

Le musicien tourne en rond, puis s'assied à sa table. Sereinement, sans fracas. C'est que Claudio Monteverdi, en pensant à haute voix, ne tente pas de s'emporter. Simplement, il sait qu'il manque encore quelque chose à sa pièce majeure. Déjà, il a trouvé le moyen d'évoquer le combat des épées, en ayant recours aux pizzicati. Déjà, il sait avoir composé une admirable description de la nuit : " Notte, che nel profondo oscuroso sero. " Cependant, pour que sa réforme musicale, qu'il appelle le " stile concittato ", trouve son accomplissement, il doit encore creuser. Et atteindre, musicalement s'entend, cette colère qui est si importante dans sa conception de l'homme. N'est-elle pas, selon lui, l'une des trois principales passions humaines ? Quant aux deux autres, la tempérance et l'humilité, Monteverdi en connait l'expression, la structure musicale, le langage approprié, comme tous les compositeurs de son époque. Mais justement, il n'est pas question de faire une œuvre qui serait celle de n'importe lequel d'entre eux. Il lui reste donc à inventer une forme qui traduise la colère...

Alors, tandis que Venise est encore endormie, que le carnaval n'en est qu'à ses fébriles préparatifs, l'illumination lui vient. Claudio Monteverdi se penche sur le papier, griffonne. Des notes. Un texte. Une superposition de notes et de mots. Plus tard, il écrira à propos de ces instants " C est ainsi que j'ai commencé à comprendre qu'une ronde divisée en seize semi-chromes [doubles croches] successives, battues l'une après l'autre et reliées à un texte contenant colère et indignation, pouvait bel et bien ressembler à l'affetto que je recherchais, bien que le texte puisse ne pas suivre Le tempo rapide des instruments " Claudio Monteverdi vient d'inventer le trémolo.

Il ne reste qu'à déployer son propos. Systématiquement utilisé aux moments les plus pathétiques du récit, l'effet de colère sera chaque fois saisissant, comme en vérité tout ce madrigal de vingt-deux minutes. Lorsque, quelques mois plus tard, Monteverdi le fera exécuter, selon sa propre mise en scène et en plein carnaval, ce ne seront aux oreilles du sénateur Girolamo Mocenigo et de ses hôtes que nouveautés et richesses mélodiques. Une musique manifestement révolutionnaire, d'une intensité prodigieuse jusque dans ses temps de silence. Une musique infiniment moderne, qui étonnera bien après la mort de son compositeur en 1643.

Ce madrigal est un pari certes, mais un pari réussi : le rôle écrasant du narrateur rompt radicalement avec tout ce qui se fait à l'époque. Dans ces vingt-deux minutes de musique magistrale, tout est dit, pensé, ressenti, exprimé la quête de Dieu, celle de la femme, l'angoisse humaine, la désespérance, la passion, la violence de la guerre, l'injustice du destin, l'abandon à la volonté divine, de sorte que les derniers mots de la belle Maure, " S'apre il ciel io vado in Pace ", sont chantés sur une des phrases musicales les plus habitées de toute l'histoire de la musique, concluant une œuvre dominée par la sublimation progressive de l'amour humain dans la miséricorde de Dieu.

Le baptême de Clorinde agonisant dans les bras de Tancrède donnera à leur passion sa finalité ultime. Loin, très loin de la colère qui habite le musicien, lorsqu'il griffonne devant Venise assoupie.



Articles extrait de :
Le livre des merveilles Fleurus-Mame / Plon, Paris, 1999

Sources :
M.-F. Buwofzer, LA MUSIQUE BAROQUE 1600-1750. DE MONTEVERDI A BACH, Paris, 1982.
E. Weber, LE CONCILE DE TRENTE ET LA MUSIQUE. DE LA RÉFORME À LA CONTRE-REFORME, Paris, 1982.
J. Porte, ENCYCLOPÉDIE DES MUSIQUES SACRÉES, Paris, 1970.
Roland-Manuel, ENCYCLOPÉDIE DE LA PLÉIADE. HISTOIRE DE LA MUSIQUE, T. 1 : DES ORIGINES À JEAN-SÉBASTIEN BACH, Paris, 1960.

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