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  Christen Muzikanten

Liszt Frans: Un piano pour le ciel
(< le livre des merveilles)

La grande pièce aux baies largement ouvertes sur les nerges du tibre est inondée de lumière.
Le cloître Santa Maria del Rosario, au sommet du Monte Mario, où Franz Liszt vient se recueillir
régulièrement, est entouré de vieux arbres majestueux dans lesquels les oiseaux chantent la joie de la création.
Assis à son piano de travail, Liszt exécute avec recueillement et aisance une pièce où se mêlent
virtuosité et intériorité. Parmi les visiteurs qui l'écoutent, un homme est assis, tout de blanc vêtu.
Son chapeau rond à larges bords posé sur ses genoux, il tourne machinalement l'anneau
qu'il porte à l'annulaire, absorbé par les longues et rapides lignes mélodiques qui s'échappent des
doigts et de l'instrument de son hôte. Plusieurs ecclésiastiques l'entourent, debout, écoutant avec
respect cet abbé d'une cinquantaine d'années dont les doigts experts courent d'une extrémité à
l'autre du clavier.

Avant de commencer à jouer, il a annoncé à son illustre visiteur le titre des deux pièces
qu'il allait interpréter.

- Très Saint-Père, ce sont deux légendes pour piano. Je les ai écrites en souvenir de
deux saints que j'aime particulièrement, saint François d'Assise et saint François de Paule.
Deux saintes figures de l'ordre franciscain. Vous savez que j'ai été admis, en 1858,
à la fraternité du tiers ordre franciscain de Budapest. J'avais alors quarante-sept ans.
Comme je le dis souvent, je suis un mélange de tzigane et de franciscain.

Pie IX l'a écouté avec bienveillance et même avec une certaine révérence.
Cet homme-là n'est-il pas au moins aussi célèbre que lui ? À Rome comme en Europe,
tout le monde connait Franz Liszt, musicien adulé par toutes les cours et dont les frasques
amoureuses ont défrayé la chronique, le plus grand pianiste de tous les temps, dit-on,
et maintenant fils respectueux de l'Église. La dernière fois qu'il l'a vu,
c'était juste après que Mgr Hohenlohe lui eut conféré les ordres mineurs dans la chapelle privée
de son appartement du Vatican. Depuis, celui qui est devenu l'abbé Liszt vit
dans un petit appartement contigu à celui de Mgr Hohenlohe qu'il sert en fidèle acolyte.
Le pape sourit. Il trouve insolite que cet abbé dans sa soutane de velours, la cravate flottante,
semblant sortir à l'instant d'une maison de couture, ce héros d'un romantisme luxueux qui a
connu tous les honneurs depuis qu'à, l'âge de douze ans il est devenu le pianiste virtuose
le plus couru d'Europe, puisse être aussi un admirateur fidèle de ces François,
apôtres de la pauvreté et de l'abandon. Décidément, pense-t-il, les âmes sont mystérieusement habitées
et Dieu doit sourire de nos contradictions.

- J'ai intitulé la première Saint François de Paul marchant, sur les flots et la seconde
Saint François d'Assise parlant aux oiseaux. J'ai essayé d'y transcrire la passion et l'enthousiasme
de ces deux hommes pour Dieu et sa création.
Mais je vais vous interpréter ces deux légendes et vous pourrez juger par vous-même de mon travail.

Le pape écoute religieusement la première pièce racontant l'histoire du fondateur des Minimes.
Un jour qu'il s'était présenté chez les pasteurs de Messine pour qu'ils lui fassent traverser
le détroit et l'emmènent en Calabre dans une de leurs barques, ceux-ci avaient refusé car le temps
était menaçant et les eaux très agitées. N'écoutant que l'appel du Seigneur,
le saint s'était avancé sur les eaux et avait commencé sa traversée.
Liszt fait se déchaîner les éléments et donne à son piano la puissance d'un orchestre.
Puis, petit à petit, tout se calme. La mer retrouve sa douce tranquillité et le vent tombe.
Dieu apaise la tempête pour que son saint, dont la foi n'a pas frémi,
puisse tranquillement rejoindre la mission qui l'attend. Le miracle a lieu.

Franz Liszt entame la seconde oeuvre. Le pape est maintenant perdu dans les pensées qui surgissent
en lui à l'écoute de l'oeuvre. Ces yeux ont tout naturellement franchi les balustres des fenêtres
ouvertes et se sont portés sur les arbres et les oiseaux qui de l'un à l'autre volettent en gazouillant.
Saint François leur parle, lui parle. La douce voix du saint a interrompu les trilles
aigus de leur conversation. Il semble leur dire:
"Mes oiseaux, vous êtes extrêmement obligés à Dieu, votre créateur, et toujours, en tous
lieux voire devez le louer. "
Quelques accords ont fait place à la réponse des charmantes créatures. Le sermon débute :
" Gardez-vous donc du péché d'ingratitude et toujours étudiez-vous à louer Dieu. "
Ces paroles, le pape les prend pour lui. Il pense à son pouvoir temporel qui s'écroule et
au modernisme qui partout agresse la vraie foi. Ne devrait-il pas plutôt louer Dieu
pour la grande vigueur du catholicisme qui dans les missions ou en Europe tente de délivrer
l'homme de ses emprisonnements. Relevant la tête, il regarde l'abbé.
Lui aussi a les yeux perdus dans les éternités.
Ses doigts agiles font surgir la musique du piano sans qu'il y prenne garde. À quoi peut-il bien penser ?

Franz Liszt pense à tout et à rien. Son passé, ses peines et ses joies défilent.
Depuis qu'il a fui Weimar pour la Ville éternelle, il partage son temps entre la prière,
les dévotions à San Carlo al Corso et la composition. À son arrivée à Rome, il a écrit à sa fille Blandine :
" Mon existence est plus paisible, plus harmonique et mieux ordonnée qu'en Allemagne.
Les dimanches je vais régulièrement à la chapelle Sixtine pour y baigner et retremper
mon esprit dans les ondes sombres du Jourdain de Palestrina et chaque matin
je suis réveillé par un concert de campaniles des église environnantes. "
La Ville éternelle favorise ses élans mystiques et l'étonnante sérénité de ses pierres
et de la prière qui s'élève de ses églises et de ses couvents l'aide à composer.
Son désir de travailler à la rénovation de la musique religieuse se heurte à une curie conservatrice
qui voit dans le romantisme de ses oeuvres une atteinte à la pureté du genre.
On lui reproche ses marches hongroises qu'il mêle à des éléments qui rappellent le grégorien
ou le plain-chant de la Renaissance.
On préfère les médiocres pastiches de chant grégorien fort en vogue à l'époque.
À Rome comme à Weimar, on adule le virtuose et l'on méprise le compositeur.

"Je disais l'autre jour que ma musique d'église ne plaisait pas aux ecclésiastiques et
semblait hétérogène aux oreilles mondaines.
Cependant, je continuerai d'écrire selon ce qu'il m'est infligé de sentir. "
Et c'est ce qu'il est en train de faire avec Christus, un oratorio qu'il a commencé à
composer il y a trois ans, et qu'il compte finir cette année.
Il a voulu rompre avec son style précédent, triomphant, et composer une oeuvre où
l'humilité va j'usqu'à faire disparaître les sections dramatiques que l'on trouvait dans
les oratorios de Bach et d'Haendel.
Il veut composer une authentique méditation des mystères de la vie de Jésus,
de l'Annonciation à la Résurrection, dans la tradition de saint Thomas d'Aquin,
Giotto, Piero della Francesca ou de l'Imitation de Jésus-Christ,
une oeuvre plus spirituelle que liturgique, une oeuvre réellement religieuse, nourrie par sa prière,
ses méditations, ses retraites.
En pensant à la dernière partie de son Christus, qui va de la Passion à la Résurrection,
l'abbé Liszt songe qu'il lui faudra également écrire une oeuvre uniquement consacrée au chemin de Croix,
une Via Crucis. Elle manque à son oeuvre, elle lui manque.

Entre les messes, les oratorios et les oeuvres pour piano, il lui faudra écrire sur ce thème central
de toute vie de foi et y donner le meilleur de lui-même, une synthèse de son credo musical.

Les mains se sont relevées du clavier, emportant avec elles le chant des oiseaux et saint François,
revenu quelques instants des sphères célestes afin d'unir dans la musique le ciel et la terre pour
l'unique louange de Dieu. Pie IX a applaudi.
Il s'est levé, les yeux et l'esprit pleins de ses méditations, et a chaleureusement félicité l'abbé :
" Votre musique pourrait induire au repentir le criminel le plus endurci. "
Et Liszt, un instant, est comblé.




Extrait du livre des Merveilles Fleurus-Mame / Plon, Paris, 1999
Sources :
J. Drillon, LISZT TRANSCRIPTEUR OU LA CHARITÉ BIEN ORDONNÉE,
Arles, 1986.
V. Jankélévitch, LISZT ET LA RHAPSODIE, Paris, 1989.
P.-A. Huré, LISZT EN SON TEMPS, Paris, 1987.
R. de Candé, LA VIE SELON FRANZ LISZT, Paris, 1998.

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