Musiciens Chrétiens
Tournemire Charles: Quand l'orgue se fait serviteur de la prière.
(< le livre des merveilles)
Le prêtre s'est avancé vers l'autel, sa chasuble dorée est rehaussée d'un galon de soie rouge sur lequel sont peintes les scènes de la Passion. Lentement, ayant béni les oblats, il prend la patène où repose sur une fine dentelle l'hostie qu'il va présenter à Dieu. Le jeune clerc en soutane cramoisie est venu se placer sur la première marche de l'autel réajustant d'un geste gauche son surplis. Derrière eux, ils sentent le peuple de Dieu, qui s'offre silencieux, tendu d'un seul mouvement vers celui qui le sauve. Les yeux levés vers le ciel, le prêtre élève la sainte offrande devant lui.
La première note a empli les voûtes de Sainte-Clotilde sans que personne ne la remarque. Avec aisance et simplicité, elle se meut et s'étire dans une lente mélodie grégorienne. Avec douceur, une harmonie vient se glisser en dessous de la lente ligne récitative : la prière silencieuse du prêtre, l'oblation silencieuse du peuple. Tandis que l'offertoire se poursuit, l'orgue finit d'emplir les espaces les plus reculés de l'église. Subtile esquisse du récit, couleurs mouvantes du plain-chant, il porte la prière dans l'espace infini d'un moment.
Impressionnisme musical, la simplicité et la richesse de cette atmosphère invitent les fidèles à laisser libre cours à leur prière. Dans la liberté de la vocalise grégorienne, cette prière semble se fondre dans celle de l'Église et rejoindre par des chemins inconnus la louange que les anges et les saints chantent dans l'éternité divine. Comme elle était venue, la mélodie prend fin, la dernière note happée par un monde supérieur d'où elle semblait venue.
La main de l'organiste s'est délicatement soulevée du clavier tandis que dans le chœur s'élève distincte et basse la voix du célébrant. Charles Tournemire écoute, recueilli, la mélodie latine qui monte devant l'autel comme la fumée d'encens. Un récitatif spirituel, pense-t-il, une musicalité, un phrasé et une syncope comparables à la ligne grégorienne qu'il vient d'interpréter. La simplicité, voilà le maître mot de l'art religieux. Simplicité de Dieu, simplicité de l'orgue qui doit être ramené à sa plus louable mission : servir la prière des fidèles. L'orgue d'église ne peut plus ressembler à ces démonstrations théâtrales dont le XIXe siècle avait été friand. L'instrument n'est pas là pour servir l'organiste ou le goût de l'époque, il est là pour servir la prière et aider chacun à offrir à Dieu la plus pure expression de son amour et de son engagement. L'orgue se fait serviteur des serviteurs...
C'est ce qu'avait si bien compris le cardinal Sarto. Devenu pape sous le nom de Pie X le 4 août 1903, il avait édicté un motu proprio dès le 23 novembre sur les codes de la musique d'Église. Des instructions sages et tolérantes, pense l'organiste qui ne comprend pas pourquoi le texte a provoqué tant de remous. Il se remémore l'une de ses phrases qui rappelait que la musique sacrée, qui est " partie intégrante de la liturgie solennelle devra posséder la sainteté (louange à Dieu), l'excellence des formes (art véritable), l'universalité (pour tous et en tous lieux) : qualités mêmes de la mélodie grégorienne, suprême modèle ". Il était pourtant vrai que la musique religieuse s'était bien appauvrie au XIXe siècle, la Révolution ayant interrompu la tradition musicale de l'Église. Les textes liturgiques étaient tronqués, les formes musicales utilisées étaient parfois sans rapport avec la liturgie... L'église était devenue une salle de concert.
Heureusement, tant dans l'Église que chez les musiciens, des voix s'étaient élevées. Les romantiques avaient ravivé un goût pour l'art médiéval. Les bénédictins de dom Guéranger et de dom Porthier s'étaient faits les rénovateurs de la liturgie et du grégorien. Des musiciens avaient ouvert des écoles de musique religieuse : Niedermeyer en 1857, et Charles Bordes, le fondateur des chanteurs de Saint-Gervais et de la Schola cantorum, en 1894. Plusieurs hommes d'Église, comme l'abbé Perruchot, maître de chœur à Saint-François-Xavier, avaient contribué aussi au renouveau des maîtrises, faisant redécouvrir les motets de la Renaissance. Puisant aux sources de la tradition, la musique d'Église donnait une âme chrétienne à un romantisme en quête d'idéal.
Charles entame le Sanctus de la Messe royale de Dumont. L'assemblée entière reprend le thème avec aisance, portée par la pureté de cette ligne qui s'appuie fermement sur une basse richement ornée. Les timbres de celle-ci raisonnent sous les voûtes et les modulations, qui la colorent encore, semblent tracer par des lignes invisibles les saints chemins du ciel. Il se souvient des leçons de son maître. Les accords altérés qu'il joue au grand orgue, tandis que la vénérable mélodie s'égraine majestueuse dans son phrasé régulier, semblent parfois surgir du génie de César Franck qui avant lui avait tenu les mêmes orgues.
Franck lui a tout appris. Il l'entend encore dire : " C'est dans 1a foi que l'on découvre l'orgue que l'on veut faire entendre. Vas-y, fais prier ton Cavaillé-Coll " Redécouvrant Bach et les anciens, il avait banni toutes les ritournelles et autres procédés grossiers qui faisaient de l'orgue une musique de théâtre, pour y introduire la prière, source de la création. Auprès de Beethoven et de Reicha, il avait enrichi sa musique en altérant ses harmonies, et en multipliant les modulations. Les variations beethovéniennes alliées à la forme chorale devaient aboutir dans son œuvre à la création de la symphonie pour orgue.
Dans sa méditation, Tournemire est passé de Franck à Guigout, peut-être à cause de cette longue complainte grégorienne qu'il est en train d'improviser pour la consécration. Il a pris le chant au pédalier, lentement, dans un legato absolu. À la fin de la phrase, il reprendra le thème au grand orgue, faisant descendre en superposition une plainte légère et sourde pour exalter ce mystère ineffable. Guigout, un autre des élèves de Franck, est certainement celui qui avait achevé la restauration de l'orgue spirituel et liturgique. Son Album grégorien marquerait sûrement l'époque. C'est grâce à lui que Tournemire avait redécouvert l'œuvre de Titelouze ou de Couperin, dont il s'inspirait.
Charles Tournemire soupire. " Quel sera l'avenir de l'orgue d'église ? " Son histoire depuis ses origines ne permet pas de répondre. Lui, il laissera son " orgue mystique " où il commente les thèmes du plain-chant pour tous les dimanches de l'année liturgique. Tout y est, ses formes favorites comme le prélude, le choral, la fugue ou la grande variation, les jeux d'oppositions entre de subtiles esquisses et des fresques majestueuses, la synthèse entre l'orgue symphonique et l'orgue liturgique... Pour la plus grande gloire de Dieu.
Extrait du livre des mervelles, Fleurus-Mame / Plon, Paris, 1999
Sources:
J.-M. Fouquet, CATALOGUE RAISONNÉ DE L'ŒUVRE DE CHARLES TOURNEMIRE (1870-1939),
Minkoff, 1979.
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