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ChristianMusicians.be : Guillaume de Machaut

Musiciens Chrétiens

Machaut Guillaume (de): Ou l'invention de la première messe chantée.
(< le livre des merveilles)

Le vieil homme est mort sur le champ de bataille. Un homme qui, une fois de plus, et pour la dernière fois, a traversé la mêlée dans le fracas des armes, le poids des cuirasses et les coups à l'emporte-pièce. Un vieil homme aveugle que ses écuyers ont guidé pendant la lutte, puisque ses yeux ne voyaient plus l'ennemi. Et qui a succombé sous les coups de l'Anglais, à Crécy, en ce jour tragique pour la chevalerie française.

Et le secrétaire du vieux roi aveugle, l'homme qui a suivi pendant vingt-cinq ans Jean de Luxembourg, roi de Bohême, à quoi pense-t-il en ce soir de 1346 ? Compose-t-il quelque vers à la mémoire du mort ? A-t-il en tête un motif musical, pour accompagner le récit de ce quart de siècle ? Il y a tant à raconter : les fatigues et les hasards des guerres, les voyages auxquels se plaisait l'humeur de son maître. Les traversées de l'Europe en tous sens, où l'on couvrait quatre-vingts kilomètres par jour en galopant, où l'on gagnait Prague et la Lituanie afin de protéger les sujets polonais de Jean, les jours où l'on goûtait, à Paris, les plaisirs de la Cour du roi de France, où l'on combattait en Allemagne, où l'on visitait les rois et le pape.

Guillaume de Machault, le secrétaire fidèle du roi de Bohême est le mieux à même de transfigurer par son art cette épopée. Car si Guillaume, homme d'action, connaît la vie des cours et les chevauchées échevelées, il sait aussi exprimer les joies et les contraintes de l'existence de ses contemporains. Musicien et poète de génie, il est l'incarnation vivante de ce que l'on appellera l'" Ars nova ".

Ce Champenois, né vers 1300, sait presque tout faire. Poète et musicien, il ne met en musique que ses propres vers. Et en ce soir où l'art militaire de la chevalerie, incarnation par excellence du Moyen Âge, a sombré sous les traits des archers anglais, l'homme qui par son talent rénove des arts plus courtois est désormais seul et sans attaches.

L'époque change, songe-t-il. La chevalerie s'éteint. Désormais, la bourgeoisie, cette société marchande, voire mercantile, peut afficher ostensiblement sa supériorité. Le continent entretient dans la fébrilité ses échanges commerciaux avec ceux dont les marchands ont conquis les territoires. La foi des croisades disparaît - était-elle trop naïve ?-, l'esprit de satire l'a étouffée. L'Église même doit faire face à des guerres intestines sans précédent : depuis 1307, le pape Clément V a abandonné Rome, il est en Avignon. Quelques années plus tôt, en France, le roi Philippe le Bel a réduit au silence l'ordre des Templiers, ébranlant un peu plus l'édifice.

Ces changements auxquels Guillaume assiste, dans les cours et sur les champs de bataille, il les mesure encore davantage dans son art. Il sait que, désormais, le musicien cesse de juger l'élaboration de son art d'une manière abstraite et purement théorique, qu'il suit maintenant ce que lui dicte sa sensibilité. Un art nouveau éclot, plus proche de l'expression vitale de l'humanité. C'est ce que la sculpture gothique flamboyante exprime en s'éloignant des représentations romanes : on passe du règne de l'imaginaire médiéval au réalisme idéalisé de l'avant-Renaissance.

Dorénavant, les musiciens s''loignent de la rigidité du chant grégorien et introduisent la souplesse dans les œuvres profanes. Leur art se développe en dehors de l'Église. Le motet s'impose. Le secrétaire du roi de Bohême manie à la perfection cette superposition de plusieurs mélodies différentes, dont la principale peut cependant demeurer liturgique. Dans certaines églises, il a entendu des chants où se superposent deux ou trois voix qui chantent un texte différent en langue vulgaire sur le chant religieux en latin. Dans bien des cas, il est vrai, des paroles galantes viennent se greffer au texte liturgique... Au point que dès 1322, de sa ville d'Avignon, le pape Jean XXII dicte des directives pour mettre un terme à la déviance des musiciens d'église, décidément trop influencés par leurs confrères du monde profane. Les griefs du pape ne concernent pas seulement l'usage de la langue profane au côté du latin, mais également l'abus de notes courtes et rapides ainsi que la fragmentation des mélodies.

Curieuse époque... Dans sa mélancolie, dans la tristesse de la défaite, Guillaume de Machault se dit qu'il est un peu comme le vieux roi, chevalier d'autrefois égaré dans la bataille moderne, dont il n'a pas endossé tous les traits. Si, depuis longtemps déjà, il a su chanter l'amour courtois et les petites joies qui jalonnent l'existence, il n'entretient pas l'esprit grivois. Surtout, il se refuse à délaisser les mélodies du bas Moyen Âge, préférant les rénover dans ses compositions pour voix seule. Dans le silence qui suit la bataille, il songe à toutes ces pièces qu'il a ciselées ainsi qu'un ouvrage d'orfèvrerie, rejetant les anciennes formules rythmiques, traitant les parties solistes avec une grande liberté.

Le refus des outrances de la modernité, auquel Guillaume songe en des circonstances si exceptionnelles, va féconder son œuvre pendant encore trente ans, j'usqu à sa mort au printemps 1377. La maîtrise de son art éclipsera tous ses contemporains. Et il posera les fondations d'un nouveau type de composition. Même si ses quarante ballades, ses vingt rondeaux, ses Vingt-trois motets comme ses chansons passeront à la postérité, Guillaume de Machault sera surtout le premier musicien à composer une messe polyphonique, c'est-à-dire à plusieurs voix.

Dès la fin du XIIIe siècle, on écrit des Credo, des Sanctus, des Kyrie. Mais personne n'a encore eu l'idée d'en réunir les diverses parties selon un plan d'ensemble. Grâce à Guillaume de Machault, et à sa composition dite " Notre-Dame ", la messe devient un genre musical. Certes, elle n'est pas encore dominée par un réel principe unitaire, mais l'on devine un court motif mélodique qui circule à travers les différentes parties de l'œuvre. Comme en ce soir de mélancolie de 1346, à Crécy, où il s'interrogeait sur les changements de son temps, Machault se refuse à rejeter en bloc le passé musical ou liturgique. Retrouvant à l'égard du texte liturgique un respect depuis longtemps hors de saison, il simplifie la technique mise au point dans les motets, qui mêlaient le profane et le religieux. Jamais dans cette messe, la mélodie grégorienne - la teneur - qui sert de référence, n'est vraiment défigurée. Malgré la fragmentation de son rythme dans le Kyrie, elle reste reconnaissable. Dans les autres morceaux, il est plus prudent encore, il évite de couper le thème grégorien et n'en modifie ni le rythme ni la courbe mélodique. Mais la " Messe Notre-Dame " n'en est pas moins profondément moderne. Parce qu'elle est le premier exemple d'un nouveau genre, parce qu'elle possède déjà les caractéristiques des chefs-d'œuvre de l'art vocal du XVIe siècle. Désormais, et même si ce ne fut jamais l'intention explicite de Guillaume de Machault, le divorce entre chant grégorien pur et œuvre polyphonique, c'est-à-dire chantée à plusieurs voix, est consommé. Cette dernière forme de musique vocale obtiendra le suffrage des fidèles en raison de sa relative facilité d'exécution. À l'église, 1'assemblée ne doit-elle pas exprimer sa foi ?

Le génie du secrétaire, poète et compositeur, auteur d'une seule messe, est d'avoir suscité la création de la plus grande partie de l'œuvre religieuse des XVe et XVIe siècles en France, en Italie et en Flandre. Dans la vie de l'homme d'action, du poète courtois, de l'auteur respectueux de liturgie, c'est le Moyen Âge qui perdure. Dans le traitement des voix, c'est déjà la Renaissance qui se profile.



Extrait du livre des Merveilles Fleurus-Mame / Plon, Paris, 1999
Sources : Simon Tunstede, DE QUATUOR PRINCIPALIBUS MUSICAE. LIVRE DU VEOIR DIT, 1362-1365
(comprenant la correspondance entre G. de Machaut et Péronne d'Armentières, ainsi que des pièces lyriques et près de dix mille vers).

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